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El encuentro del todo

« Expliquer un fait, c’est l’unir à un autre », disait l’écrivain Jorge Luis Borges. Entrer en dialogue, l’étendre au monde intérieur, en deçà des mots et au-delà des géographies intimes, des limites du visible. Dans ses toiles, la mexicaine Alejandra Melín López déploie un univers où le thème de l’espace, consubstantiel de son œuvre, donne à lire des corps qui se distendent au sein d’univers qui les intègrent, comme des atomes à la dérive d’un tout, ainsi que des paysages organiques tour à tour mamelle, cœur, artère ou poumon. Mais plutôt que d’imbrication, il s’agira d’une symbiose entre le dehors et le dedans : qu’il soient thématiques (corps et immensité, ombres et lumière, mer et montagne) ou matériels (peinture et photographie), ces corps dialoguants élaborent une stratégie discursive qui renouvellent continuellement le langage pictural au moyen d’un verbe pluriel qui étire le vocabulaire de l’espace.

La mer, matrice de son œuvre, est à l’artiste ce que la page est à l’écrivain : un vaste fond sonore et visuel, source d’inépuisables récits. Un contenant idéal qui, ourdissant sa force de suggestion, permet l’irruption des parties immergées de la terre, corroborant la présence débordante de coulisses narratives et la pulsation des éléments naturels. Car il ne s’agit pas, chez Alejandra Melín López, de reproduire l’apparence du réel, mais bien d’en adopter les battements. L’organicité de ses paysages est le contrepoint exact de la résolution quasi-minérale des humains esquissés. En atteste la présence récursive de Maïre, un îlot situé au sud-ouest de Marseille, à proximité du Cap-Croisette : modèle compulsif au centre d’un tissu connexe de vibrations, domaine d’exploration et de dissection du corps de la terre, Maïre est un giron terrien, le cœur secret des choses et du voyage intérieur. Les éléments qui l’entourent  et lui sont liés causalement (mer, ciel, vent) n’ont de cesse de créer du mouvement, à la manière des replis d’un tissu offert au vent.

Dans sa série Letras abiertas (où le vocable « lettres » peut être entendu dans son acception unitaire et graphique), la mise en relief des éléments est rendue possible par la prolifération d’éléments minuscules (traits, pointillés ou vermicules), évocations subtiles de la gravure et de l’écriture, rythmiques puissantes qui obéissent à des logiques subjectives. Car Alejandra Melín López, qui dispose ses toiles au sol et travaille à plat, à la manière d’un écrivain penché sur sa feuille, élabore un langage intuitif, quasi automatique. Donnant matière à ses paysages au moyen de petites touches pointillistes. Étrangement, la trame micellaire qu’elle tisse commence à dessiner du sens ; de Mazatlán, sa ville natale, à Marseille, sa ville de résidence actuelle, en passant par la Normandie, où elle a également vécu, elle lance un pont qui relie mers et océans. « Qui connaît une mer connaît la mer. De l’humeur, comme nous. Sa vie à l’intérieur, comme nous. », disait Henri Michaux. Une manière de ramener l’immensité aux petits espaces domestiques, à la vibration de la terre, aux parcelles intimes du chaos, de l’inexploré ou de l’inexistant. Fragments de ce qui n’a jamais été, et le serait un jour.

Renaud Boukh